Accueil Actualités Alejandra, trapéziste : « On s’adapte à la douleur, elle ne disparaît pas »


Alejandra, trapéziste : « On s’adapte à la douleur, elle ne disparaît pas »

Note des utilisateurs: / 0
MauvaisTrès bien 


Alejandra est sur son trapèze depuis l’âge de 19 ans. Son corps, c’est son outil de travail : « Il réagit pour se protéger : la peau se durcit par endroits ».

Alejandra Flichman a quatre ans lorsque ses parents, à Buenos Aires, l’emmènent voir le cirque de Moscou. Quand elle en sort, elle leur demande un trapèze pour son anniversaire. Son père, économiste, lui en construit un, avec un manche à balai. Elle y joue jusqu’au jour où, sa grande sœur n’étant pas là pour la surveiller, elle tombe, et se casse les deux poignets. Le manche à balai disparaît de la maison et Alejandra ne touche plus un trapèze jusqu’à l’âge de 19 ans, se contentant de grimper aux arbres.

 

Après plusieurs stages en danse contemporaine, un jour elle va voir la Volière Dromesko, un formidable spectacle donné au tout début des années 90. Comme quand elle avait quatre ans, elle ne veut plus partir.
Les artistes lui donnent l’adresse d’un gymnase rue Montorgueil, à Paris, pour s’y entraîner. Là, sous la direction de Pierre Bergan, elle remonte sur le trapèze et renoue avec son rêve de gosse. Elle s’en amuse :


« Il y en a bien qui rêvaient d’être pompiers et qui le sont devenus. »


Elle donne en 1992 son premier spectacle, accrochée à une corde lisse avec poignées dans l’hôtel Mercure du Palais des Congrès.

Alejandra Flichman en juin à Montreuil

 

Aujourd’hui, Alejandra Flichman a 41 ans. L’âge où les trapézistes (et d’autres) se posent des questions. On dit « trapéziste » par commodité, mais son métier se rapproche plus de la danse aérienne, avec des cordes, des tissus, des cerceaux ou des trapèzes fixes.

« Il s’agit d’habiter poétiquement l’espace », dit-elle quand je lui demande de définir son métier précisément. Et ceux qui la voient attraper l’espace, avec une douceur incroyable, sont bluffés.
La reconversion obligatoire après 50 ans

Elle travaille avec la troupe de Starmania et la compagnie Jo Bithume, avec Philippe Découflé, le Cirque Romanes (dix ans en tout), avec KMK ou encore Ilotopie... A 35 ans, elle recoit de sa mutuelle une lettre qui la met mal à l’aise :

« Vous êtres artiste chorégraphique, artiste de cirque : songez à votre reconversion. »

Deux ans plus tard elle s’arrête de travailler pendant plusieurs mois. Elle part en Argentine avec son fils de huit ans, pour retisser les liens avec une partie de son identité familiale – ses grands-parents, juifs d’Europe centrale, avaient émigré à Buenos Aires –. « Avec l’Argentine, tout m’était familier, mais je ne connaissais rien », dit-elle.

Pendant ces sept mois, Alejandra réfléchit sur son travail :

« A 38 ans, on ne peut plus travailler comme avant. J’ai eu la chance de ne pas être une acrobate extrême, ces athlètes qui sont abîmés à 30 ans. J’ai aussi eu la chance de pratiquer beaucoup le yoga, le pilates ou le feldenkrais. Je n’avais plus envie de faire des trucs qui sollicitent ton corps de façon violente. »

Aujourd’hui, Alejandra Flichman songe à la suite. Elle sait qu’au-delà de 50 ans, très peu de trapézistes continuent à se produire dans des spectacles. Ils montent leur compagnie ou alors ils enseignent.

Alejandra s’intéresse aux marionnettes. Elle cherche. Elle ne se voit pas prof, mais elle aime l’idée de transmettre. Monter une compagnie, elle y songe aussi : pourquoi pas ?

Quel est votre contrat ?

Généralement, ce sont des CDD. Le régime des intermittents permet de faire les jonctions. Je rame parfois pour trouver du travail. Après 35 ans, c’est plus difficile pour les gens du spectacle.

Quel est votre salaire ?

Cela va de zéro à 700 euros pour un spectacle. Bon, 700 euros, c’est rare. J’ai touché cela pour un spectacle à Rungis, la nuit, dans la halle aux viandes. Il faisait 5°C, on avait bu un peu de vodka. On devait se lancer un lapin en carton, de l’un à l’autre, accrochés à une tyrolienne. C’était horrible. J’ai croisé mon boucher ce jour-là, il était un peu surpris.
Normalement, un cachet de spectacle est de 150 euros net. Un cachet de répétition est de 80 euros.

A quel moment vous débarrassez-vous de votre tenue de travail ?

En réalité, la frontière entre ma tenue de ville et ma tenue de travail est poreuse. Et je trouve cela cohérent avec la façon dont je vois mon travail. J’aime bien cette porosité entre le quotidien et le spectacle, entre le réel et l’imaginaire. Donc je peux porter la même nuisette pour moi et pour un spectacle. J’ai tendance à mélanger.
A part le maquillage : je ne me maquille que pour les spectacles.Bon, pour certains spectacles, les costumes sont importables dans la vie quotidienne. Et puis à l’inverse, certains vêtements ne peuvent être portés la tête en bas.

 

Quels sont vos horaires ?

Cela dépend. Pour les répétitions, c’est normalement de 10 heures à 18 heures, mais cela peut aller jusqu’à minuit. Lorsqu’on joue, cela dépend des spectacles. Chez Romanes, on arrive une heure avant. Chez d’autres, on travaille toute l’après-midi. Demain, je vais à Vincennes de 14 heures à 23 heures, par exemple.
En principe, un cachet de spectacle représente douze heures de travail les cinq premiers jours, et huit heures les jours suivants. Un cachet de répétition représente huit heures.




Alejandra en juin, lors de la préparation d’un spectacle de rue à Montreuil

Quel rôle estimez-vous jouer ?

J’essaie d’ouvrir un espace de réflexion et de rêve. De déplacer le regard des gens. D’emmener le spectateur ailleurs, d’ouvrir une petite porte poétique, propice aux questionnements.
J’aime aussi quand mon travail se traduit par des rencontres. Pas des rencontres fugaces avec des spectateurs attendus, qu’on ne voit même pas à cause des projecteurs. Je parle de vraies rencontres, longues, enrichissantes dans les deux sens. Cela m’est arrivé à plusieurs reprises. Avec le cirque Romanes, quand j’ai fait le spectacle « Confins “ : un spectacle itinérant, qui durait neuf jours, où l’on jouait et dormait sur une structure habitable posée à même la rue.
Ou en Argentine, quand j’ai fait avec Clowns sans frontières un spectacle dans un village très pauvre du Chaco : les habitants n’avaient jamais vu de spectacle de leur vie. Encore un exemple : lorsque je travaille pour les maisons des enfants de la Côte d’Opale, qui accueillent des enfants en difficulté.

Votre travail vous demande-t-il un effort physique ?


Bien sûr. Ce n’est plus l’effort des gens de 20 ans, dont l’engagement physique est souvent époustouflant. Ils ont des choses à prouver. Moi, je suis désormais dans une démarche différente. C’est moins rude, mais cela n’empêche pas mon corps d’être éprouvé. Il faut que je sois à son écoute.
Par exemple, j’ai une tendinite qui revient de temps en temps à l’épaule gauche. Cela vient du fait que je travaille en asymétrie. Je fais plus travailler l’épaule droite, donc quand je sollicite la gauche, elle peut mal réagir. Il faut que je l’entraîne sans arrêt pour rétablir l’équilibre.
Je fais donc des exercices. Mes genoux sont plus fragiles depuis un an. On s’adapte à la douleur. Elle ne disparaît pas, mais on ne la sent plus. Le corps réagit aussi pour se protéger : la peau se durcit par endroits, par exemple.
Votre travail vous demande-t-il un effort mental ?
Oui. C’est un travail qui demande une concentration énorme. Il faut passer d’une chose à l’autre. Décharger le camion, monter le matériel, puis se remettre en condition mentale pour le spectacle. Etre à la fois concentré sur les gestes que l’on fait, formels et techniques, mais aussi disponible pour le public auquel on doit faire passer de la poésie. Il faut également faire un effort mental pour éviter la routine, qui est si tentante.

Avez-vous l’impression de bien faire votre travail ?

J’essaie toujours. Mais le problème, c’est qu’on ne nous en donne pas toujours les moyens. Pour bien faire mon travail, j’ai besoin de temps. Or les employeurs ne nous en donnent pas toujours.
Il m’est arrivé, mais rarement, de ne pas être satisfaite de mon travail. Pour Starmania, par exemple, j’intervenais dans quatre tableaux, mais le reste du temps, je m’ennuyais. J’en ai profité pour apprendre à tricoter, et puis, je les ai quittés.

Où votre travail laisse-t-il des traces sur vous ?

Un peu partout, sauf sur le visage. Quoique, un jour, un partenaire m’a fait tourner trop fort sur une corde : avec la force centrifuge, les petits vaisseaux sur mes tempes ont éclaté.
J’ai des cales dans les mains. Des bleus sur les cuisses, les genoux. Des traces là où je prends appui, ou alors là où passe la corde. Le bas du dos, les aisselles, le pli de l’aine, le pied.
Pour éviter que le corps souffre, je fais du yoga, du pilates, du vélo, de la marche, du tango... Des sports assez doux. Je vais voir un ostéopathe deux fois par an et quand je sens une faiblesse venir, je consulte une femme qui fait de la médecine chinoise. Enfin, je fais attention à ce que je mange. Je bois très peu d’alcool mais beaucoup de tisane ou de maté.

Si vous deviez mettre une note à votre bien-être au travail, sur 20, quelle serait-elle ?

Difficile à dire, cela dépend des employeurs. Quand j’ai du temps pour travailler, c’est 19 sur 20. Quand je dois monter le matériel dans le froid et faire le ménage, c’est 8/20. Si je devais mettre une moyenne, allez, ce serait 16/20. C’est un métier où l’on a beaucoup de libertés.

 

Alejandra en juin, lors de la préparation d’un spectacle de rue à Montreuil

 

Source : http://www.rue89.com

Crédits photos : Audrey Cerdan/rue 89