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La révolution de l’empathie selon Rifkin

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Et si l’homme n’était ni la vile créature dépeinte par les religions, ni cet égoïste raisonnable servant de fondement aux théories du contrat social et au libéralisme, ni même l’être libidineux révélé par Freud ? Si l’homme donc était naturellement empathique, tourné vers les autres, programmé pour vivre avec ses semblables et éprouver de la compassion ? C’est sur le fondement de cette idée appuyée par les dernières découvertes de la biogénétique (les neurones miroir du cerveau),  de l’anthropologie et même les ultimes avancées de la psychanalyse, que le penseur Jeremy Rifkin revisite l’histoire de l’humanité dans son ouvrage qui vient de paraître « Une nouvelle conscience pour un monde en crise, vers une civilisation de l’empathie » (Editions Les liens qui libèrent, avril 2011, 29 euros). Autant le dire tout de suite, le titre est loupé, on croirait l’un de ces ouvrages pétris de « yaka fokon » qui fleurissent sur les étals des librairies à mesure que l’on s’enfonce dans la crise financière. La 4ème de couverture ne vaut guère mieux. Visiblement l’éditeur a tout fait pour rendre anodin un livre qui ne l’est pas. Changeons notre regard sur ce que nous sommes, avance Rifkin et nous changerons le destin de l’humanité.

L’élargissement de la conscience humaine

C’est peu dire que ce livre est d’une lecture stimulante !

Pour l’auteur, nous sommes confrontés aujourd’hui à une situation qui est loin d’être nouvelle. Les civilisations depuis l’origine fonctionnent avec ce que l’on pourrait illustrer comme un attelage à trois chevaux : l’économie, la communication et la conscience. A mesure que l’économie se développe en découvrant de nouvelles énergies, elle élargit le champ de la communication et par conséquent celui de la conscience humaine (écriture, imprimerie, radio, télévision, Internet). Mais dans le même temps, les civilisations accroissent leur facture entropique, autrement dit épuisent les ressources de la terre qui leur ont permis d’émerger. Et c’est ainsi qu’elles disparaissent. Epuisement des sols pour les anciennes civilisations hydrauliques, puis épuisement des forêts et encore des sols agricoles entre le Moyen-Age et le 19ème siècle, et enfin aujourd’hui des énergies fossiles. En l’espace de très peu de temps, nous sommes passés de l’ère mythologique (société orale), à l’ère théologique (société écrite), puis à l’époque idéologique (imprimé) et nous voici aujourd’hui à l’ère psychologique.  L’évolution des moyens de communication, concomitante à celle des énergies, a propulsé la conscience humaine d’un moi à peine esquissé à l’émergence du « je », de la raison à la capacité d’exprimer et de partager des sentiments grâce au roman, jusqu’à l’approfondissement de l’identité individuelle que nous connaissons aujourd’hui en parallèle à la capacité de communiquer avec le monde entier en l’espace de quelques secondes. L’homme a désormais conscience de vivre sur un village et d’appartenir à une communauté globale. Ce qui redéfinit son rapport à l’autre, mais aussi à la nature et à l’univers. Nous entrons dans l’âge de l’empathie.

Facture entropique

Mais voici que nous faisons face dans le même temps à une facture entropique si lourde que les prédictions les plus sombres des scientifiques évoquent un réchauffement de la planète de 11 degrés à horizon d’un siècle, autrement dit la disparition de l’humanité. Autant dire que la conscience humaine n’a jamais été aussi large et sa fin aussi proche. Pour résoudre cette difficulté, l’auteur estime que nos structures mentales, façonnées par les religions et les philosophes sur la base d’une vision plus ou moins négative de l’homme, ne sont plus à même de relever ce défi. Il prédit donc autant qu’il appelle de ses voeux l’émergence d’une nouvelle conscience « biosphérique », une révolution qu’il décrit comme étant aussi majeure que le renversement de la foi par la raison. Le livre est ambitieux jusqu’au vertige, foisonnant de références philosophiques, scientifiques et historiques. Il plonge le lecteur presque à chaque paragraphe dans la tentation de critiquer, discuter, nuancer, soulève autant de questions qu’il en résout mais au final met au jour un précieux fil d’ariane en dévoilant un sens possible et nouveau de l’histoire de l’humanité.

Tension entre intimité et universalité

Evidemment, quand Rifkin dépeint cette évolution empathique de l’homme au fil de l’histoire, on guette avec impatience la manière dont il va aborder ce 20ème siècle qui fut tout sauf empathique.  Réécrire l’histoire de l’humanité en écartant le problème du mal n’est pas simple.  Rifkin a bien aperçu la difficulté. Voici comme il la résout :

« Parfois, la tension entre individualisation et intégration et l’élan qu’elle suscite vers l’intimité et l’universalité à la fois deviennent insoutenables. Le nouveau lien échoue, ou le lien existant claque. C’est dans ces moments de pure terreur, d’effroi, ou la société trébuche et perd prise sur son propre sens de l’intime et de l’universel, que les peurs globales de l’humanité se donnent libre cours dans d’incontrôlables déchainements d’oppression et de violence. Chaque grande civilisation a eu sa part d’holocauste. La prédisposition empathique qui est innée dans notre biologie n’est pas un mécanisme à toute épreuve nous permettant de perfectionner notre humanité. C’est plutôt une possibilité de lier progressivement l’espèce humaine en une seule famille étendue, mais il faut l’entretenir en permanence. Malheureusement, l’élan empathique est souvent laissé de côté dans le feu de l’action, quand les forces sociales vacillent au bord de la désintégration ».

On a souvent envie d’objecter à l’auteur que la grande communion empathique qu’il aperçoit au bout du chemin n’est jamais au fond que le message de toutes les grandes religions.  Qu’en outre, cette approche de l’homme qu’il discute est spécifique à l’Occident.  La révolution de Rifkin n’est pas si radicale qu’il la présente, mais elle n’en est pas moins fondamentale dans sa manière de faire un pas de côté pour dire autrement ce qu’on ne savait peut-être plus entendre. Et surtout elle nous confronte à ce paradoxe : la situation qu’il dépeint avec force données scientifiques est plus inquiétante qu’on ne l’imaginait avant d’ouvrir le livre. Mais en avançant que nous aurions au fond les qualités humaines nécessaires pour surmonter le danger, Rifkin met en lumière l’énergie profonde qui anime les progrès en matière de droits et libertés, les combats écologistes, et cette amorce de conscience planétaire que l’on pressent intuitivement, mais qu’il est bien encourageant de voir confortée par les recherches scientifiques. Pour en savoir plus, je vous renvoie à l’excellente interview de Télérama. Entre nous, s’il n’y avait qu’un seul livre à lire en cette rentrée, je crois bien que ce serait celui-ci.

Source: laplumedaliocha.wordpress.com