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Une grille d’analyse du développement durable

Un texte méthodologique pour poser les bonnes questions. Absolument pas neutre, comme rien de ce qui nous est proposé dans cette société de l’information.

Les deux faces du développement durable

Tout commence toujours par une analyse de mots. L’expression « développement durable » juxtapose deux termes qui sont censés traduire l’expression « sustainable development ». On peut déjà constater le glissement de sens entre « soutenable » et « durable ». La notion de soutenable comprend un compromis entre ce qui est fait dans le cadre du développement et ce qui est supportable par la planète. Le terme « durable » s’inscrit dans un autre registre sémantique, il traduit la solidité, la permanence, la confiance. Ce qui dure est rassurant, fiable, on peut compter dessus. Ainsi donc le choix de l’adjectif traduit une démarche idéologique qui vise à sécuriser les citoyens français.

Le « développement » est un concept récent et totalement occidental dans son origine. La notion émerge au tournant des années 1950, dans un contexte économique post-colonial et de guerre froide. Les définitions du développement sont nombreuses et parfois complexes. On peut retenir celle de Kuznets dans le domaine économique : « une croissance économique auto-entretenue, des changements structurels de la production et le progrès technologique ». Plus récente et plus critique, celle Gilbert Rist : « Un ensemble de pratiques parfois contradictoires en apparence qui, pour assurer la reproduction sociale, obligent à transformer et à détruire de façon généralisée, le milieu naturel et les rapports sociaux en vue d’une production croissante de marchandises (biens et services) destinés, à travers l’échange, à la demande solvable. », introduit les coûts naturels du développement. Dans tous les cas, nous constatons que la croissance de production est au cœur du processus. Ce qui a entraîné la confusion tenace que le développement et la croissance sont la même chose. Le progrès du mieux-être des populations a été introduit ensuite, en même temps qu’on nuançait les indicateurs et que l’IDH (indicateur de développement humain) complétait le seul PIB/habitant ou le taux de croissance brute. La question majeure en ce qui concerne le développement est l’étendue de son champ d’application : faut-il le cantonner à l’économique ou l’étendre à l’ensemble de l’humain ? Le choix effectué traduit une approche politique et idéologique : les pays soviétisés avaient choisi les seuls critères quantitatifs économétriques. Ce qui évitait de poser la question des libertés et droits fondamentaux. La mondialisation actuelle promeut un seul modèle de développement, celui de l’occident.

La « durabilité » est une notion qui émerge également récemment. Jusqu’au XXème siècle, il est presque tautologique de dire « Terre durable » tant les hommes sont convaincus de leur finitude face à la temporalité de la planète. La grande nouveauté du XXème siècle c’est de remettre en cause radicalement cette croyance. La Terre est certes ancienne (4.5 milliards d’années au moins), mais elle n’est pas éternelle : la géophysique et l’astrophysique prédisent sa fin dans le cadre de l’univers actuel. La théorie du « Big Bang » implique une fin. Mais plus proche de nos capacités perceptives, la durabilité terrestre est mise à mal de deux manières depuis 60 ans : par la dégradation du milieu et par les capacités des armes de destruction massives nucléaires. Les scientifiques ont en effet conçu une arme qui peut détruire la Terre et/ou les hommes. La bombe atomique est conçue sur le modèle du Soleil. Sa capacité destructrice est infinie à l’échelle de la perception humaine. Les grands pays militaires détenteurs de l’arme nucléaire ont dans leurs stocks la possibilité de détruire plusieurs fois la planète. La restriction et la disparition des armes nucléaires est donc une nécessité absolue pour envisager la durabilité de la planète. On sait que nous n’en prenons pas le chemin (voir les affaires iraniennes, pakistanaises ou coréennes du nord...). La dégradation de la biosphère est mieux perçue par la masse des citoyens du monde, car plus concrète et quotidienne. Les pollutions diverses (eau, air, sol) sont aujourd’hui connues, mesurées et dénoncées. La course au « toujours plus » de production en est la cause première. Il y a donc un lien évident, là aussi tautologique, entre croissance et destruction de la biosphère. L’altération des éléments vitaux est principalement l’œuvre des trois dernières générations d’humains. Certains mécanismes, comme l’effet de serre ou la destruction partielle de la couche d’ozone en altitude sont à très longue portée. Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, la Terre pourrait ne plus permettre la vie de ses habitants. Il faut ajouter à ces pollutions l’usage et l’abus des ressources naturelles, en particulier non-renouvellables car fossiles (hydrocarbures, minerais, houille) et la gestion irresponsable des ressources renouvelables comme la forêt. La durabilité n’est donc plus un attribut existentiel de la Terre. Elle est très relative et dépend du comportement des terriens. Ainsi, à l’issue de cette simple analyse de termes, il est clair qu’associer « développement » et « durabilité » n’est une évidence que pour les sots.

Identifier les acteurs d’un processus est une étape fondamentale de la démarche critique de fond. Qui parle du « développement durable » et depuis quand ? Trois catégories de personnes ou groupes sont identifiables. Les politique au sens large du terme, les scientifiques de diverses spécialités (auxquels on peut rattacher les divers experts) et enfin les militants, catégorie la plus hétéroclite.

Les politiques : L’initiative vient des institutions internationales de la galaxie onusienne. Des organisations comme l’UNESCO ou des Conférences spécialisées comme la CNUCED. L’UNESCO a lancé un programme sur l’homme et la biosphère (MAB) dès 1970 (http://www.unesco.org/mab/mabProg_fr.shtml) et accompli un gros travail de sensibilisation par son mensuel « Le courrier de l’UNESCO). Les Conférences ont travaillé sur les inégalités de développement, en particulier la CNUCED, créée en 1964 (http://www.sommetjohannesburg.org/institutions/frame-cnuced.html) . Les diplomates et hommes politiques détachés dans ces structures internationales ont plus de recul par rapport aux préoccupations électoralistes et peuvent produire un travail plus profond. C’est tout le mérite du rapport « Our common future (Notre avenir à tous) » - 1987 - issu de la Commission mondiale sur l’environnement et le développement présidée à l’époque par Mme Gro Harlem Brundland, premier ministre norvégien. Ce rapport popularise l’idée du développement durable sous la définition suivante « ...s’efforcer de répondre aux besoins présents sans compromettre la capacité des générations futures à satifaire les leurs. » Ce texte constitue la plate-forme programmatique du Sommet de la Terre qui se tient à Rio en 1992. Les hommes politiques se saisissent lentement de la notion et en usent avec opportunisme, voire l’ignorent. Mais les contextes nationaux peuvent changer la donne. La sensibilité écologique croissante des Européens fait des questions environnementales des points cruciaux des programmes politiques et des débats électoraux. Si Jacques Chirac en France en fait un usage abondant, la réalité de la mise en œuvre est plus discutable, si ce n’est l’adoption d’une Charte de l’Environnement réduite à des pétitions de principe. Néanmoins le clivage entre pays riches et pays pauvres est plus visible que jamais en ce domaine. Les pays en développement ne se sentent pas concernés par des angoisses existentielles de « privilégiés » et la notion reste lettre morte sauf pour une minorité de gens engagés sur le terrain. La Chine offre un excellent exemple de cette ignorance de l’idée même de développement durable. Ainsi le paradoxe est que cette notion émerge dans une sphère politique mais qu’elle a beaucoup de mal à convaincre les politiques des divers pays car elle implique des positions qui peuvent clairement heurter des acteurs puissants de chaque pays.

Les scientifiques : les premiers sensibilisés ont été les naturalistes qui, vivant au contact de la biosphère ont été les premiers à mesurer l’impact de la croissance économique débridée. On peut citer les livres de Jean Dorst « La nature dénaturée » -1970- ou « Avant que nature meure. Pour une écologie politique » -1971- qui montrent la prise de conscience précoce des risques déjà immenses. Les travaux de René Dumont sont également importants à cette époque. Les économistes sont beaucoup plus divisés. Une infime minorité seulement remet en cause l’outil « développement » fabriqué par leur corporation. On peut citer cependant Ignacy Sachs et son projet d’ « écodéveloppement » formulé en 1972. Seuls les théoriciens de la décroissance -voir le travail de Serge Latouche- pointent le danger de manière très précise (voir http://www.decroissance.org/ ), mais ils sont vilipendés par la force de frappe massive des apôtres du développement tout azimuth, associés aux théoriciens du néo-libéralisme. Aujourd’hui encore l’enseignement de l’économie en France n’aborde jamais sérieusement cette question qui semble hérétique et blasphématoire pour un économiste. Les écologues par contre crient depuis des décennies dans le désert, à la fois pour sauver la biodiversité et voir survivre l’humanité. Jean-Marie Pelt est un bon exemple de ce travail de fond accompli par de multiples moyens (cours, émissions documentaires télévisuelles, radio, livres vers le grand public). La corporation des géographes, après un certain autisme en la matière a redécouvert Elisée Reclus et ses rares continuateurs et s’autorise maintenant à aborder le thème du développement sous l’angle de sa durabilité. Bref, chez les scientifiques le débat est lancé, mais il ne fait pas consensus loin s’en faut.

Les militants : Sur cette famille-là on pourrait écrire un vrai livre ! Pour faire simple, nous la subdiviserons en trois catégories clairement identifiables. · Les militants écologistes : ils peuvent soit être engagés politiquement au sein d’un parti « vert » ou défendre la cause d’une manière plus précise au sein d’une ONG. Ils sont mûs par deux moteurs qui peuvent se combiner ou non : la connaissance scientifique précise et l’altruisme-idéalisme. Sauver les pandas peut être leur seul combat, sans rien comprendre aux enjeux supérieurs. Cette catégorie manque totalement d’unité, ratissant à droite comme à gauche ses membres. Une sous-catégorie particulièrement dangereuse doit être signalée, les défenseurs de la « deep ecology », qui sont en fait des fascistes verts, mettant la défense de la nature au dessus de l’humain. D’innombrables périodiques, sites et comités divers font circuler l’information qu’il faut toujours vérifier scrupuleusement. · Les associatifs altermondialistes : là-aussi une catégorie attrape-tout. La mondialisation, fait médiatique très récent (une dizaine d’années au plus) fédère des groupes qui n’ont rien d’autre en commun que sa détestation, d’où la difficulté à voir émerger des propositions concrètes et la cacophonie des Forums Sociaux. Les grosses ONG spécialisées sont les plus fiables (le W.W.F. par exemple) car structurées dans le temps avec des procédures validées et une doctrine officielle. Leurs positions peuvent souvent s’avérer partielles compte tenu de leurs champs d’action. Les associations fédératrices comme ATTAC sont également en pointe sur le terrain du développement durable, mais avec de grands tiraillements internes sur les méthodes. La principale force de ces associations est la force de dénonciation. Les propositions concrètes sont souvent rares et très modestes eu égard aux enjeux. Enfin de très nombreux collectifs s’agitent dans cette mouvance, des groupuscules extrêmistes aux doux rêveurs. Beaucoup de travail est fait, mais souvent sur du pointillisme et sans réflexion de fond sur les contradictions internes face à un enjeu extrêmement complexe. · Les « divers »  : c’est la catégorie ubuesque. On y côtoie des gens très sérieux qui vivent un engagement irréprochable (mais criticable) comme les Amish ou les Mennonites, refusant le progrès technique au-delà d’un certain seuil et vivant dans une rusticité assumée ; ils rejoignent les partisans de la « simplicité volontaire », qui veulent mettre leur agir en conformité avec leur vision du monde. On peut ne pas être d’accord avec ces gens, cependant ils forcent l’admiration par leur honnêteté et la qualité de leur engagement. Mais à côté d’eux on trouve un immense bazar de l’ésotérisme qui va enfourcher le dada du développement durable, car le sachant porteur auprès du public visé. Je veux parler là des diverses sectes de tendance « new-age », des écolos-fascistes évoqués plus hauts, de certains intégrismes divers, sans oublier les réactionnaires nostalgiques d’extrême-droite et les multinationales de la distribution, comme Carrefour. L’ensemble se reconnaît à des textes invertébrés, abscons pour le commun des mortels mais en fait vides de sens. Le développement durable est un appât pour capturer des membres et les amener bien plus loin.

Si l’on s’en tient à ce rapide survol (qui peut être critiqué pour son aspect globalisant), il est évident que le « développement durable » intéresse beaucoup de monde pour des raisons très hétéroclites. Le caractère très vague de la notion permet de s’en servir comme « condiment » dans de nombreuses « cuisines ». Or le sujet est extrêmement sérieux, il y a urgence absolue à reconsidérer le modèle mondialisé aujourd’hui ; il ne faut donc pas se perdre dans des chemins qui ne mènent nulle part. Tous ceux qui parlent du « développement durable » ne sont pas à suivre.

Nous proposons ici une grille d’analyse pour arriver à saisir la complexité de ce qui est appelé « développement durable » et les enjeux réels qui s’y cachent.

· Interroger le contenu initial et le sens actuel des concepts de « Progrès », « Développement », « Croissance ». · Considérer quels sont les indicateurs qui servent à structurer le discours : les indicateurs strictement économiques, du style P.I.B ; P.N.B., leur ratio à la population (P.I.B./hab.), les soldes de compte et balance commerciale, les déficits budgétaires... Et les indicateurs synthétiques du style de l’I.D.H. (Indicateur de développement Humain)

Première étape : analyse de grandes notions et d’outils qui servent de superstructure au « développement durable » :

 De ces deux analyses conclure sur l’orientation qu’a aujourd’hui le développement. · Situer également l’économie comme discipline intellectuelle dans l’histoire, et prendre conscience de ses débats internes.

· Maîtriser la signification et les différences entre « biosphère », « écosystème », « biocénose », biotope », « géosystème »... soit les différents termes et angles d’attaque des communautés et associations du monde vivant. · Assimiler les notions éco-environnementales de base, comme l’ « empreinte écologique », ou les différents types de ressources (renouvelables ou non)... · Prendre la mesure des multiples rapports présents de l’homme au monde vivant (élevage, chasse, pêche, protection) et à la planète Terre elle-même.

Deuxième étape : analyse du cadre de vie de l’humanité.

 · Maîtriser la signification et les différences entre « biosphère », « écosystème », « biocénose », biotope », « géosystème »... soit les différents termes et angles d’attaque des communautés et associations du monde vivant. · Assimiler les notions éco-environnementales de base, comme l’ « empreinte écologique », ou les différents types de ressources (renouvelables ou non)... · Prendre la mesure des multiples rapports présents de l’homme au monde vivant (élevage, chasse, pêche, protection) et à la planète Terre elle-même.

Troisième étape : l’analyse philosophique et politique. · Quel est le but des sociétés humaines et les droits et devoirs que cela implique pour chaque membre ? · Quelle place donner à l’aspect politique dans la réflexion sur notre thème ? · Rôle actuel des Etats et historique de leur émergence. Seule forme possible de gestion politique moderne ? Une gouvernance mondiale pour assurer la pérennité de la Terre et de ses habitants ? · Place et nature des contre-pouvoirs ; mode d’expression démocratique (fédéralisme, démocratie participative, référendum d’initiative populaire...) · Réflexion sur le lien existentiel entre bonheur et économie : des finalités profondes de toute notre activité ; faire du chiffre ou faire de la qualité de vie ? Dans cette troisième étape apparaît alors comme centrale l’étude des besoins (vitaux ou superflus, réels ou suscités, légitimes ou non...), mis en relation avec la structuration actuelle de la population mondiale et sa dynamique évolutive.

La synthèse peut alors être tentée, non sans s’être encore posé quelques questions essentielles : · Quels comportements sont rationnels, légitimes et profitables à l’ensemble de l’humanité ou à la majorité de son effectif ? · Quels comportements sont égoïstes, illégitimes et nuisibles à l’ensemble de l’humanité ou à la majorité de son effectif ? · Pourquoi ces différences de comportement ? Sont-elles naturelles ou culturelles ? Sont-elles ou non solubles dans la démocratie ou faut-il envisager un autre système politique ?

Dès lors, nous proposons une grille méthodologique de réflexion sous forme d’organigramme, à partir de laquelle chacun peut aménager son cheminement.

Cette réflexion peut amener à remettre en cause le modèle actuel de développement, à s’interroger sur des modèles alternatifs. Elle pose la question de la richesse du monde à l’échelle planétaire. Une nécessaire redistribution accompagne toute pensée sur le sujet. Or, il n’y pas de redistribution sans transfert de richesse, donc sans un appauvrissement (tout relatif) des plus nantis de la planète au profit des plus miséreux, en posant le principe de l’égale dignité et responsabilité de tous les hommes et en excluant cette idée très dangereuse de la culpabilité des pauvres, quels qu’ils soient. Il faut donc éventuellement accepter de repenser notre conception de la croissance, des systèmes actuels de production, de distribution, et nos modes de consommation.

Au bout de l’interrogation nous retrouvons le rôle combiné : · De l’éducation initiale : l’école est un droit absolu, une clé pour l’accès à la citoyenneté et à la participation pleine au processus de sauvegarde de notre planète. · De la formation permanente, pour donner de multiples chances à tous, pour permettre des choix éclairés, pour ne laisser personne sur le bord du chemin. · De l’éducation politique dans chaque pays de chaque individu, non pour le conditionnement local mais pour la participation effective aux choix qui concernent tous les humains sans aucune exception. · La responsabilité de l’enseignant est donc capitale à court, moyen et long terme. Dans le domaine de la discussion autour des enjeux éco-environnementaux, il n’a pas le droit d’être approximatif ou ignorant, surtout au niveau des enseignants du premier degré qui sont ceux pouvant jouer le rôle le plus important.

Les simples jalons proposés ci-dessus ne cherchent nullement à imposer une conception particulière du « développement durable ». Il s’agit de se livrer à une méta-analyse qui nous entraîne bien plus loin que le label « développement durable » tel qu’il est actuellement présenté.

Source: Jean-Michel Dauriac