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La faim tenaille toujours une partie de la population d’Haïti

À l’occasion de la journée mondiale de l’alimentation, le 16 octobre, la situation en Haïti vient rappeler la fragilité d’un pays encore terriblement ébranlé par le séisme de janvier dernier. Reportage aux Cayes, dans le sud de l’île.

Après le tremblement de terre du 12 janvier dernier, près de 600 000 personnes ont fui Port-au-Prince pour trouver refuge dans les provinces. Si nombre d’entres elles ont fini par regagner la capitale en quête de travail et d’aide, l’afflux massif de déplacés ces derniers mois aura eu un impact durable sur les régions d’accueil, notamment dans le département du Sud, fortement fragilisé par les inondations de février dernier. Aux Cayes, le Secours Catholique renforce son soutien auprès des communautés rurales, de loin les plus affectées par la situation.

Enelio Teme, les yeux rivés sur la parcelle de terrain à flanc de colline, semble découragé. « Il ne me reste rien. Récoltes, semences, bétail, argent, tout a disparu », lâche-t-il. « La situation n’est jamais simple ici, mais d’ordinaire, personne ne meurt de faim chez nous. Cette année en revanche… je ne sais pas. Entre les inondations et la famille arrivée de Port-au-Prince après le séisme, c’est vraiment difficile », continue le vieil agriculteur, le regard inquiet. À 71 ans passés, Enelio doit faire face à une situation sans précédent : reconstituer l’intégralité de son patrimoine agricole, tout en assurant depuis près de neuf mois la survie quotidienne de sa tribu élargie, soit une douzaine de personnes au total. Une charge qu’il tente d’assumer tant bien que mal, mais qui pèse lourdement sur ses épaules de paysan usé par plus d’un demi-siècle de labeur.

Le cas d’Enelio n’est malheureusement pas rare dans le département du Sud et dans la région des Cayes, zone rurale particulièrement exposée aux intempéries et tempêtes qui frappent Haïti pendant la saison des pluies. Une vulnérabilité accrue par la déforestation d’une grande partie du territoire, l’érosion des sols, et plus récemment, par les inondations causées par les pluies torrentielles qui se sont abattues dans le sud de l’île. Cette catastrophe d’ampleur a provoqué la perte de nombre de têtes de bétail comme la destruction d’une bonne partie des terres cultivées. Et avec l’arrivée de quelques 100 0000 déplacés du séisme dans le département, dont près de 31 000 personnes dans les communes alentour à la ville des Cayes, la situation est devenue plus tendue encore. D’autant qu’avant le 12 janvier, bien des familles des environs n’arrivaient à joindre les deux bouts qu’avec l’aide financière envoyée par leurs parents de Port-au-Prince.

Un verre de riz au lieu de deux

« Jusqu’alors, nous avions deux verres de riz pour nourrir tout le monde. Il ne nous en reste plus qu’un », résume Jean Renold Felix, agriculteur et membre d’une des nombreuses organisations paysannes de la région. « Nous avons vu nos récoltes et nos bêtes disparaître d’un seul coup, au moment où nous en avions le plus besoin », se désole encore le jeune paysan. Résultat, lui et la plupart de ses compagnons ont été contraints de consommer leurs propres stocks de semences, au risque de devoir s’endetter pour en racheter de nouvelles, la période de plantation revenue. « Toute la vie de ma famille repose maintenant sur ma future récolte. En espérant qu’elle puisse se faire », soupire Jean Wilson, ses grosses mains burinées crispées sur le manche de sa bêche.

Dans un contexte aussi précaire, tous sont contraints de se serrer la ceinture. Les enfants sont souvent les premiers à pâtir de la situation, beaucoup de parents n’ayant plus les moyens de payer les frais de scolarité. Pourtant, si le quotidien est rude aux Cayes, la population fait front et décide d’assumer coûte que coûte, avec les rescapés du séisme. En attendant des jours meilleurs, les communautés se mobilisent et privilégient l’entraide. « On est plus fort à plusieurs », glisse Jean Wilson. « Pour l’exploitation des terres, nous organisons des roulements et travaillons tous ensemble. D’abord le champ de l’un, puis celui de l’autre. Chacun son tour. » Une solidarité fortement encouragée par les organisations paysannes, incontournables dans ces contrées reculées, dont la plupart des agriculteurs font partie.

Soutien et formation

Avec le soutien du Secours Catholique et de ses partenaires locaux, Caritas Sud/Développement Communautaire Chrétien d’Haïti (DCCH), des équipes de formations se relaient sans relâche depuis le printemps auprès des groupes de paysans de 5 communes particulièrement fragilisées : techniques de régénération et conservation des terres, dons de semences et d’outils, achat de bêtes … Au total, près 7000 personnes, bénéficient de ces programmes d’aides aux agriculteurs. Une initiative d’autant plus salutaire qu’elle incorpore des familles ayant fui Port-au-Prince - soit 2000 personnes au sein des 5 communes -, parmi les plus nécessiteuses dans la région.

« Une bonne partie des gens arrivés après le tremblement de terre a fini par rentrer à Port-au-Prince. On dit qu’ils vont pouvoir obtenir des choses là-bas. C’était trop difficile pour eux ici. Pas de travail, pas d’argent, et puis certains supportaient mal d’être à la charge de leurs parents. Mais ceux qui ont décidé de rester doivent pouvoir s’intégrer et avoir les moyens de s’installer ici », affirme P. Pascal, directeur de la DCCH à Laborde, petite localité située à quelques kilomètres des Cayes. « Nous devons réunir les conditions pour que les gens cessent de repartir vers la capitale », souligne-t-il. Des rescapés ont déjà rejoint les organisations paysannes locales, les groupes de femmes ou les mutuelles de solidarité des environs. Objectif : développer des activités génératrices de revenus et recréer un environnement socioéconomique stable dans lequel chacun puisse évoluer. Au-delà du soutien moral, si précieux en ces heures difficiles, ces familles bénéficient d’un encadrement indispensable à l’amélioration de leurs conditions de subsistance.

L’État toujours inexistant

Un effort très apprécié par les familles concernées. « Sans cette aide, je ne suis pas sûre que j’aurais réussi à m’en sortir », explique Carline Nézaire, 26 ans à peine, arrivée de Port-au-Prince en février avec ses 4 enfants sous le bras. Et ce d’autant que, de l’avis de beaucoup, le gouvernement d’Haïti est resté très silencieux au cours de ces neufs longs mois. « Actuellement, l’aide prodiguée par les ONG reste la seule ici », estime P. Tilus, ancien directeur de la Caritas Haïti, établi dans la région des Cayes depuis quelques années. « Le département du Sud possède un réel potentiel, tant agricole que touristique. Tellement de choses pourraient y pousser si les lieux étaient valorisés ! Mais pour cela, il faudrait que l’État se décide enfin à mettre en œuvre une vraie politique de décentralisation, complètement inexistante pour le moment », continue-t-il. « Alors à nous de tenter d’y remédier ».

Source:http://www.secours-catholique.org/actualite/la-faim-tenaille-toujours-une,7962.html