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Ancien SDF, j'aide les autres à quitter la rue. On a relogé 157 personnes en 2 ans

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Gilbert Pinteau a 54 ans. En 2006, il se retrouve à la rue après un divorce difficile. En 2011, après 5 ans de survie, il décide de trouver un appartement coûte que coûte et épluche le Bon Coin. Un propriétaire lui fait confiance, c’est le déclic. "Pourquoi moi et pas les autres ?" Depuis, Gilbert a cofondé un collectif qui reloge les SDF dans le Nord. Témoignage.

Mon histoire commence en 2006. Après un divorce qui s’est très mal passé, je me retrouve à la rue sans rien à part un sac de fringues. Un scénario qu’on n’imagine pas tant qu’on n’y est pas confronté. Littéralement, c’est l’horreur.

 

5 ans de rue, 5 ans de survie

 

La première nuit, ça va. C’est un soir d’été, il ne fait pas trop froid dans le Bois de Boulogne. J’attends le lendemain en me disant que ça ne va pas durer. J’ai un caractère assez fort, je ne suis pas du genre à me laisser aller.

 

Et puis en fait, ça dure.

 

La vie dans la rue, il faut s’accrocher. La tentation de l’alcool ou de la drogue est partout. Tout ce que tu réussis à trouver, ou parfois à voler, quelqu’un peut venir de te le prendre quand tu dors. On me pique mes papiers, deux fois. Pendant 5 ans je survis comme je peux.

 

Dans ce laps de temps, je bouge beaucoup, du sud à Lille par exemple. Jusqu’à ce que je trouve enfin un hébergement via le 115, en mai 2011. Je m’en fais virer assez rapidement, et je me retrouve de nouveau à la rue, cette fois-ci pour une semaine.

 

Des dizaines de coups de fil, du mépris, et puis enfin un logement

 

C’est fini. La rue, j’y ai fait mon temps et je décide de trouver un logement. Je ne voulais pas remettre les pieds dans un foyer. Je fais comme tout le monde, je vais sur Le Bon Coin. Pendant trois jours je passe des dizaines de coups de fil qui ne débouchent sur rien d’autre que du mépris.

 

Et puis au bout d’un moment, un propriétaire accepte de me louer son appartement.

 

Je pense qu’il avait déjà une certaine fibre sociale en lui. Je l’ai convaincu en lui expliquant qu’avec l’allocation adulte handicapé à laquelle j’ai droit (j'ai de gros problèmes aux yeux) et les allocations logement, je pouvais payer le loyer.

 

Les 15 premiers jours, j’ai vécu sans rien. Tout l’argent que j’avais avait servi au premier versement du loyer et à la caution… Essayez de dormir 15 jours par terre sans matelas ni couverture, vous verrez, c’est compliqué. Ça l’est d’autant plus qu’il a fallu que je m’habitue à dormir dans une pièce fermée, et à me sentir en sécurité au moment de dormir. Trouver le sommeil, c’est probablement le plus compliqué.

 

Je suis toujours en colère contre le système médico-social

 

J’ai gardé de ces années une profonde colère contre le système médico-social. Certes il y a les accueils de jour et les hébergements d’urgence, mais ça ne suffit pas. Combien de personnes sont obligées aujourd’hui de dormir dans la rue parce que les conditions d’hébergement d’urgence ne sont pas satisfaisantes ? Franchement, c’est pas sérieux.

 

Et je parle même pas de la discrimination à l’accès aux hébergements. Un copain s’est carrément fait virer d’un foyer parce qu’il était homosexuel.

 

On a monté un collectif pour sortir les SDF de la rue

 

Ayant réussi à sortir de la rue, j’ai décidé de monter avec deux camarades – SDF à l’époque – un collectif qui permettrait de reloger les sans-abris. J’ai commencé par les accueillir tous les deux chez moi, parce que la solidarité de la rue, c’est ça. Quand l’un s’en sort, il fait ce qu’il peut pour ses amis.

 

Le principe ? Contacter des propriétaires via les petites annonces et leur proposer de louer leur appartement à un SDF. Le collectif garantirait le versement des loyers – payés souvent grâce au Fonds de solidarité pour le logement (FSL) et le locapass – ainsi qu’un suivi mensuel auprès du locataire et du propriétaire, pour s’assurer que le versement a bien été fait.

 

Pendant 6 mois, on se réunit dans un parc où les gars peuvent venir nous voir. On prend le temps de parler avec eux. Ensuite, dans les cybercafés, on consulte les annonces.

 

Le plus dur, au téléphone, c’est de garder son calme

 

Je me rappellerai toujours de la première personne qu’on a réussi à reloger. C’était un monsieur qui vivait en structure d’hébergement… Il avait été hospitalisé pour un pontage cardiaque et à sa sortie, on lui a dit qu’il n’y avait plus de place pour lui. J’ai appelé des dizaines de personnes, avant de trouver quelqu’un qui le prenne.

 

Le plus dur dans ces cas-là, c’est de garder son calme. "Des SDF chez moi, jamais de la vie. C’est hors de question." Voilà le genre de réponses qu’on entend. J’essaie de ne pas envoyer balader ces gens, qui préfèrent laisser des SDF dans la rue plutôt que de leur donner une chance. Parfois c’est difficile.

 

157 personnes relogées en 2 ans, 0 retour à la rue

 

Depuis l’année dernière, il y a eu beaucoup de bruit autour du collectif. Les propriétaires finissent par parler entre eux. Ils savent qu’on est des gens sérieux et qu’on a une liste d’attente, donc certains prennent même l’initiative de nous contacter. Ils hésitent d’autant moins à proposer leurs logements que nous sommes très réactifs. Si jamais il y a le moindre problème, nous avons un numéro de téléphone et souvent la possibilité de réagir en moins de 48 heures.

 

Ces logements, c’est une passerelle vers l’accès au HLM pour ces SDG, il y a donc beaucoup de turn-over. Mais ce que je constate, c’est qu’entre 2012 et 2014, nous avons réussi à reloger 157 personnes sans qu’aucune d’elle ne retourne à la rue. Le tout sans argent. Aujourd’hui, nous suivons la situation d’une soixantaine de personnes environ.

 

Source et suite de l'article: leplus.nouvelobs.com