Accueil Agroécologie « Médecins de la terre », ils aident les paysans à produire sans pesticides


« Médecins de la terre », ils aident les paysans à produire sans pesticides

Agronomes alternatifs, Lydia et Claude Bourguignon conseillent paysans et vignerons désireux de changer leurs méthodes pour mieux respecter leur sol et augmenter leurs revenus. Rencontre.


Claude Bourguignon dans les champs de Sébastien, en avril 2014 (Sophie Caillat/Rue89)

A perte de vue sur les collines s’étendent les champs de Sébastien. 200 hectares de blé, d’orge, de colza, de tournesol et de luzerne. Nous sommes en Côte-d’Or, aux confins de la Haute-Saône.

Les colzas de ce céréalier font cligner des yeux tant ils étincellent. Leurs fleurs grimpent une tête plus haut que celles des champs voisins.


Sébastien perché sur son semoir (Sophie Caillat/Rue89)

«  Les agriculteurs du coin disent que ma terre est sale à cause des bleuets, capselles, fumeterres... et des limaces. Ils n’aiment pas ça, les mauvaises herbes, ils veulent que ce soit propre-propre-propre. »

Seul exploitant sur la ferme familiale, il a augmenté de 10% ses revenus depuis qu’il a changé ses méthodes : il a revendu charrue, déchaumeur etvibroculteur pour un simple semoir.

Il songe désormais à reprendre « une vache et des cochons, indispensables pour le fumier ».

De l’orge en hiver, du sarrasin l’été

LE SEMIS DIRECT

Le semis direct consiste à remplacer le labour par un semis de plantes qui se développent après la moisson, protègent le sol du soleil, récupèrent les engrais en profondeur et créent un lit de semences. Au moment du semis de la culture d’hiver, ces plantes sont écrasées avec un rouleau à l’avant du tracteur, tandis qu’à l’arrière un semoir à disque sème la culture.

L’engrais est mis « en localisé » ce qui limite son usage, en évitant de nourrir les mauvaises herbes. Guy Richard, de l’Institut national de la recherche agronomique (Inra) explique que « le semis direct sous couvert est une technique intéressante, mais pas nouvelle. Oui, cela permet d’économiser de l’énergie fossile, mais les mauvaises herbes restent une préoccupation essentielle de l’agriculture depuis la nuit des temps.

Certes, la diversité des cultures et la rotation permet de baisser le besoin en herbicide, mais on ne peut pas préconiser cette techniques pour toutes les cultures de France ».

Le fils de Sébastien me fait visiter ses clapiers à lapins et ses pigeons, réservés à sa consommation personnelle, tandis que sa mère travaille à la ville et que sa grand-mère prend l’ombre dans la maison.

Autrefois, il y avait trente vaches ici. C’était l’époque où les fermes fonctionnaient en circuit fermé  : les animaux étaient nourris par les cultures maison, et leurs excréments fournissaient de l’engrais pour les champs.

De plus en plus d’agriculteurs se remettent doucement à cette polyculture, malgré le travail supplémentaire requis. Ils deviennent ainsi moins dépendants des marchands d’engrais. Sébastien s’y voit déjà  :

« Je pourrais faire de la luzerne et du sainfoin. On l’oublie souvent, mais les bovins sont herbivores. Ils n’ont pas besoin de céréales, et surtout pas des OGM importés d’Amérique  ! »

Si tout va bien, il arrivera bientôt à deux récoltes, de l’orge l’hiver et du sarrasin l’été, et ses voisins seront encore plus jaloux.

Maintenant qu’il ne laboure plus sa terre pour y passer un coup de Roundup, le fameux herbicide de Monsanto, il se sent moins en danger.

Certaines études scientifiques attribuent aux désherbants des effets cancérigènes, voire des cas de maladie de Charcot, une maladie neurodégénérative dont est mort le père de Sébastien.

Ça lui a donné «  un peu une conscience écolo », explique-t-il avec son accent bourguignon, « mais ça n’est pas bien perçu ici  ».

Fini labour, engrais et pesticides

Sébastien est un original et c’est la raison pour laquelle il a fait confiance à Claude et Lydia Bourguignon.

Ils ont claqué la porte de l’Inra au début des années 90 pour créer le laboratoire d’analyse microbiologique des sols (Lams), chez eux à Marey-sur-Tille, au nord de Dijon. Et accompagnent Sébastien depuis deux ans dans la transition d’une agriculture conventionnelle à base de labour, d’engrais et de pesticides, vers une agriculture dite «  raisonnée  ».


Planche de cours montrée par Lydia Bourguignon (Sophie Caillat/Rue89)

Ça passe par des méthodes de travail radicalement différentes :

  • ne plus utiliser de désherbant – d’où les bleuets ;
  • ne plus labourer avant de planter ;
  • faire se succéder différentes plantes sur un même sol (la « rotation des cultures ») ;
  • limiter les apports en engrais, en aidant la terre à se régénérer elle-même.

« La trouille que ça ne marche pas »

Dès qu’il a cessé de désherber, Sébastien a gagné en temps et en pouvoir d’achat  :

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Ce reportage a été publié en avant-première le 30 avril 2014 dans notre magazine Rue89 Week-end pour tablette. Chaque jeudi soir, vous y retrouvez le meilleur de Rue89.

«  Je suis passé de 125 litres de fioul par hectare à 30 litres, j’ai revendu ma charrue qui nécessitait un tracteur de 300 CV pour acheter un semoir qui en demande seulement 150. Ça fait 8 000 euros d’économisés sur le fioul et les machines dès la première année. »

Au passage, il a «  découvert les insectes ».

Il met deux fois moins d’engrais grâce au semis direct. Au lieu de s’attaquer aux mauvaises herbes, il les laisse pousser, ce qui recouvre son sol et lui donne cet aspect négligé que ses voisins raillent. Il admet :

«  Au début, j’avais la trouille que ça ne marche pas : c’est très technique. Quelques rendements ont baissé, parce qu’on ne maîtrise pas tout encore, mais ils devraient être meilleurs qu’avant au bout de cinq ans.  »

A l’école, on lui parlait surtout produits phytosanitaires, marques de tracteur et puis « quintaux à l’hectare », l’unité mesurant le rendement des terres.


La collection d’échantillons du Lams (Sophie Caillat/Rue89)

Blottis parmi les pousses de colza de Sébastien, Claude et Lydia Bourguignon replacent l’histoire de l’agriculture dans celle du XXe siècle, qui a commencé avec le «  génocide paysan de la guerre de 14  », s’est poursuivie avec l’industrialisation voulue par le plan Marshall pour aboutir à des campagnes désertifiées et un métier qui souffre d’un taux de suicide record.

« Casser le mythe du labour »

SUJET RISQUÉ POUR L’INRA

Et à l’Institut national de la recherche agronomique (Inra), que pense-t-on du couple bourguignon ? Pas que du bien. Guy Richard, son chef du département environnement et agronomie, assure qu’« on n’a jamais autant mis l’accent sur l’écologie que maintenant », mais qu’il « n’a pas envie de parler des Bourguignon », sujet qu’il juge « trop risqué ».

Il ajoute que les Bourguignon « ont l’air de bien gagner leur vie, tant mieux pour eux ». Et précise que la nouvelle PAC (Politique agricole commune), entrée en vigueur en 2014, préconise la rotation des cultures. Pour lui, on est allés trop loin dans le découplage entre l’élevage et les cultures végétales. A demi-mot, il reconnaît que le modèle agricole actuel est à bout de souffle.

Quand l’Américain John Deere inventa la charrue en 1836, les agriculteurs se sont mis à n’avoir plus que le mot labour à la bouche, ironise Claude Bourguignon. Sa voix s’élève, il se met à mimer la virilité  :

«  Il faut casser le mythe du labour, qui consiste à voir qui est le plus macho. Labourer c’est défoncer la terre, la violer pour lui montrer qui domine.

En Italie, il faut voir comment ils éventrent la terre jusqu’à 60 centimètres, en suçant du fioul… Ils disent que sinon ça ne lève pas, mais d’un point de vue organique, c’est faux.  »

Claude Bourguignon a appris la microbiologie des sols dans les années 70, à une époque où une chaire y était dédiée à l’Institut national d’agronomie.

«  A Agro Paris Tech aujourd’hui, on apprend la mort de la terre – les pesticides – mais pas la vie de la terre. C’est une des grandes caractéristiques des périodes de décadence  : l’incompétence généralisée. »

Les Bourguignon se sont rencontrés à Dijon, où la fille d’immigrés italiens avait appris l’agronomie en cours du soir. Claude y était devenu ingénieur d’Etat après avoir grandi à Paris.

Ensemble, ils ont participé à la fondation de l’école d’agrobiologie de Beaujeu, précurseur notamment de la biodynamie, cette technique qui utilise les énergies pour stimuler la vie du sol et la santé des plantes.

« Des rebouteux »

Le grand public a pu les voir dans le film de Coline Serreau, « Solutions locales pour un monde global », sorti en 2010. Ils y parlaient d’«  agriculteurs qui élèvent des animaux malades et des plantes malades  », juste avant que Pierre Rabhi, le penseur de la sobriété heureuse, n’entre dans le champ de la caméra pour dire  :

«  Bientôt, on ne dira plus bon appétit, mais bonne chance.  »

Depuis vingt-cinq ans, dans leur Laboratoire d’analyses microbiologiques des sols (Lams), ils scrutent la terre au microscope. Constatant que «  90% de l’activité micro-biologique y a disparu  », ils en sont devenus les médecins. «  Des rebouteux qu’on va voir quand on a essayé tous les docteurs  », ose même Lydia.


Analyse de compost au laboratoire (Sophie Caillat/Rue89)

Agriculteurs et viticulteurs (ces derniers comptent pour 80% de leur clientèle) viennent se plaindre que leur terre est fatiguée, qu’elle ne donne pas le rendement espéré. Certains ont d’emblée l’intention de passer en bio, et savent que le processus prendra du temps.

« Si on respecte les lois du sol... »

Le Lams commence toujours en établissant un profil (facturé 1 050 euros), qui comprend des mesures chimiques, physiques et biologiques. Quand Sébastien avait fait appel à un laboratoire classique, on ne lui avait pas parlé de cette micro-faune, ni des racines pourtant importantes pour comprendre de quoi la plante a besoin. Il repartait plutôt avec une ordonnance pour acheter plus d’engrais.


Les champs de colza de Sébastien et sa ferme au loin (Sophie Caillat/Rue89)

Les méthodes préconisées par les Bourguignon sont si simples qu’elles les font passer pour des «  dinosaures  ». A écouter Lydia, tout pourrait être facile  :

«  Si on respecte les lois du sol, les rendements ne se casseront pas la figure. »

Claude   :

«  Nos techniques rendent leur indépendance aux agriculteurs. Ça ne plaît pas trop aux chambres d’agriculture, aux marchands de fioul et de machines, ni à l’Inra. »

Souvent un brin alarmistes, parfois même au bord du complotisme, les Bourguignon dénoncent, comme Pierre Rabhi, la fragilité de notre civilisation, et notre insécurité alimentaire.

« Avant, on était debout »

Un jour, invités à donner une conférence dans un lycée agricole, ils déjeunent à la cantine, raconte Lydia. La nourriture n’est pas locale et surtout, elle termine en grande quantité à la poubelle, avant de rejoindre l’incinérateur. Quand Lydia demande si ces restes ne pourraient pas nourrir les cochons, comme autrefois, on lui répond que les règles d’hygiène sont trop draconiennes pour cela. Elle bouillonne  :

«  C’est mieux que les cochons bouffent du soja américain car les restes de nos enfants ne sont pas assez bien pour eux  ? »

Pire, elle se demande :

«  Comment les gamins qui apprennent l’agriculture et ont des abricots délicieux dans leurs vergers acceptent de manger des Danette à la cantine ? Ça ne tourne pas rond. Imaginez un menuisier qui dirait que ses meubles ne sont pas utilisables  ? »

Révoltés d’entendre qu’on ne pourrait nourrir la planète avec l’agriculture bio alors qu’on jette 40% de la nourriture qu’on produit, ils lâchent parfois des «  on est foutus.  »

Claude répète  : «  Avant, on était debout.  » Lydia parle avec effroi de ces gens «  couchés, qui font taire leurs gosses avec des bonbons et des jeux vidéo  ».

« Les écolos sont à côté de la plaque »

Quand j’ose les traiter de pessimistes, ils me répondent que les paysans d’aujourd’hui préfèrent acheter de la nourriture au supermarché plutôt que de manger leurs produits, qu’ils disent à leurs enfants de ne pas devenir agriculteurs à leur tour, et que c’est l’un des métiers « les plus compliqués et les moins valorisés de la planète ».

Pour les Bourguignon, si le système dysfonctionne, c’est d’abord à cause des subventions et de la Politique agricole commune (PAC), créée en 1957 par l’ancêtre de l’Union européenne. Claude en revient encore à l’histoire  :

«  On a rasé les haies, mis les bêtes en Bretagne et les céréales dans la Beauce. Puis les paysans ont fait ce que Bruxelles leur a dicté.  »

Et, ajoute-t-il, on ne peut pas compter sur les écologistes pour que ça change :

« Ils sont à coté de la plaque. Ils n’ont pas compris que 77% du territoire c’est de l’agriculture. L’écologie, ce n’est pas un parti, c’est un état. »

Source : Rue89.nouvelobs.com

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